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La prise de la Casbah d'Alger

Vue du port

25 mai 1830. Une flotte nombreuse met à la voile dans le port de Toulon, commandée par l'amiral Duperré. Il y a plus de 100 bateaux de guerre, des frégates, des corvettes et plus de 350 navires marchands, bourrés à craquer de canons, de caissons, de voitures, de che-vaux. Sur les ponts, gênant les manuvres, 35 000 soldats armés de pied en cap. Le ministre de la Guerre du roi Charles X est là en personne. Il s'appelle Bourmont. Bourmont ? Au début de la bataille de Waterloo, un certain Bourmont commandait la division de tête. Il a tourné casaque dès le début de l'engagement, gagné les lignes prussiennes, demandé à voir Blücher qui n'a pas voulu le recevoir. Oui, ce jour-là, Bourmont a trahi. Mais quelle belle carrière il a faite sous le drapeau blanc ; cet ancien officier aux gardes françaises, émigré dès 1789, chef d'état-major chez les Vendéens, engagé dans l'armée impériale en 1808, ancien combattant de Russie, d'Espagne, d'Allemagne, n'a pas hésité à figurer comme témoin à charge dans le procès du maréchal Ney, son ancien chef. Il a participé à l'expédition d'Espagne de 1823, gagné la bataille du Trocadero. Le voici ministre de la Guerre, et commandant de l'expédition royale qui se prépare à appareiller. Quinze ans se sont écoulés depuis Waterloo. La nouvelle armée française ne se bat pas sur le continent, elle n'affronte plus les Anglais et les Prussiens. Non, les soldats de Bourmont ont une étrange mission : passer la mer pour prendre Alger.
Il faut vingt jours à la marine à voile pour parvenir dans la baie de Sidi Ferruch. À la lunette, Bourmont observe la ville d'Alger, toute blanche, dominée par la Casbah, résidence du gouverneur qui impose au pays la loi du sultan de Constantinople.
Ce gouverneur s'appelle le dey. Comme en Égypte, il domine un pays de cultivateurs et d'éleveurs nomades, avec une poignée de fonctionnaires et une petite armée de cavaliers. La ville blanche, ancien repaire de pirates, est entourée d'une muraille continue, et dispose de portes bien défendues. Mais beaucoup de ses habitants se sont enfuis, à l'approche des Français : 10000 peut-être, sur 30000. Bourmont se demande si le dey va résister. Il ne dispose pas, se dit-il, de forces suffisan-tes. La démons-tration de la flotte devrait suffire, pour que la ville ouvre ses portes d'elle-même. La ville a la forme d'un triangle dont la Casbah est le sommet, un sommet de plus de 100 mètres d'altitude. La base du triangle? Une ligne continue de rochers qui tombent directement dans la mer. Et les rochers sont surmontés par un rempart. " Si la ville est défendue, il ne sera pas facile de l'emporter ", se dit Bourmont.
Il donne l'ordre du débarquement. Les fusiliers prennent position sur la plage, protégeant les chaloupes qui, longue-ment, viennent déposer les canons, les chevaux, le matériel et les hommes.
C'est une longue opération, qui s'effectue sous un soleil de plomb. Il faut quatre jours pour débarquer tout le monde. Pendant ces quatre jours, les Français ne tirent pas un coup de fusil.
Ils sont observés, mais les troupes du dey n'attaquent pas. A croire que la ville est abandonnée.
Quand Bourmont donne l'ordre aux batteries d'artillerie de commencer leur feu sur les portes et les remparts, elles se heurtent à l'armée du dey, qui était campée tout près de la ville, mais à l'extérieur, sur le plateau de Staouëli. C'est Ibrahim, le propre gendre du dey qui la commande. Et déjà Ibrahim descend au galop dans la plaine, à la tête de ses cavaliers.
" Bien, se dit Bourmont. Nous allons livrer bataille. "
Mais que diable les Français viennent-ils faire en Algérie ? L'expédition a été décidée en Conseil des ministres le 31 janvier. Comme une croisade. Depuis trois ans, fait observer au Conseil le ministre des Affaires étrangères, Polignac, la France est en conflit avec le dey d'Alger. Depuis le XVIe siècle les commerçants français payaient au dey le droit de faire du négoce dans les « concessions d'Afrique » qui trafiquaient surtout du corail. Ces concessions avaient été renouvelées en 1818. Depuis le Congrès de Vienne, le dey n'avait plus le droit de réduire les chrétiens à l'esclavage et d'en faire commerce. Il avait dû rendre, en 1816, mille captifs chrétiens sous la menace d'une flotte anglaise. Mais il continuait à pratiquer en Méditerranée des raids de corsaires, la course, comme on disait. En 1819 un amiral français et un amiral anglais sont allés voir Hussein Dey pour le sommer, au nom de leurs gouvernements, de renoncer à la course. Le dey hausse les épaules. Renoncer à la course ? Mais c'est de la course que les gens d'Alger tirent depuis des siècles leurs plus grands profits. Il n'écoute pas ces Européens. Il augmente la redevance des négociants français et il remet à l'amiral une vieille créance qu'il a sur la France, qui remonte à 1792. Cette année-là les Français, qui avaient besoin de blé, avaient demandé un crédit pour payer. Un crédit de 870 000 francs. Les Français avaient encore acheté, sans le payer, beaucoup de blé par la suite. Si bien que la facture du dey, beaucoup gonflée par ses hommes d'affaires, dépassait en 1815, 13 millions. Elle fut réduite à 7 et en 1824 car le dey avait demandé un versement immédiat. Comme le ministre des Affaires étrangères faisait la sourde oreille, le dey avait molesté son consul, à Bône. Sa maison avait été fouillée, pillée. On avait arraisonné et pillé des bateaux de commerce. Et le dey avait demandé à Charles X le rappel du consul Deval.
30 avril 1827. Le consul Deval demande à être reçu par Hussein Dey. L'audience est accordée. Hussein reproche au consul d'avoir empêché son ministre de répondre à la lettre qu'il lui a envoyée. Le consul proteste. Hussein Dey s'énerve. Il agresse le consul, lui donne trois coups du manche de son éventail. Le Consul humilié, tente de raisonner le souverain.

Pavillon du Coup de l'éventail

« La France, dit Hussein Dey, nous menace avec les canons qu'elle a installés au fort de la Calle. Je ne veux pas, dit-il, qu'il y ait un seul canon des infidèles sur le territoire d'Alger. »
Une flotte de six frégates vient croiser sur les côtes, mouille devant Alger, embarque le consul Deval et la colonie française. Le dey a refusé toute entente. Son subordonné, le bey de Constantine, a reçu l'ordre de détruire les canons du fort de la Calle. Le gouvernement français hésite à intervenir. Il a peur de mécontenter l'Angleterre et depuis 1815 les Bourbons sont les alliés fidèles de l'Angleterre. Une expédition est inconcevable sans l'accord et la participation des Anglais. On décide d'envoyer un officier français à Alger, pour renouer les négociations.
Le dey sait que les puissances européennes ne sont pas d'accord. Le consul anglais à Alger lui a conseillé de ne pas renouer avec les Français. Il refuse tout contact. Quand un autre officier de marine, La Bretonnière, vient en 1829 en rade d'Alger pour parlementer, le dey lui fait tirer dessus à coups de canons.
Pourtant le gouvernement français n'est pas encore décidé. Il est saisi de la proposition du pacha d'Egypte, Méhémet Ali. « J'ai, dit-il, une armée nombreuse, qui peut prendre Alger sans difficulté. Si la France me donne dix millions, je fais la conquête de la régence. »
Bourmont combat cette proposition. L'Egypte est à deux mille kilomètres de l'Algérie, et Méhémet Ali n'a pas d'artillerie de siège. Il n'a pas non plus de flotte suffisante. Comment pourrait-il prendre Alger ? D'ailleurs le sultan de Constantinople et le cabinet de Londres sont très hostiles à ce projet.
Mais la France ne peut pas abandonner ses ressortissants, ni laisser bafouer son pavillon par les corsaires du dey. Charles X a besoin de prestige. L'opposition intérieure le harcèle. Les militaires, inoccupés, sont favorables à l'intervention. Elle est finalement décidée. Le 3 mars, le roi l'annonce dans son discours du trône. Il faut, dit-il, « délivrer la France et l'Europe du triple fléau que les puissances chrétiennes ont enduré trop longtemps, l'esclavage de leurs sujets, les tributs que le dey exige d'elles et la piraterie qui ôte toute sécurité aux côtes de la Méditerranée ». Oui, décidément, Charles X présente son expédition comme une croisade.
Ibrahim, à la tête de ses cavaliers, attaque l'infanterie française qui s'est formée en carré. Les batteries d'artillerie à cheval partent au galop, ainsi que la cavalerie. L'armée d'Ibrahim est tournée, bombardée, Ibrahim lui-même ne doit le salut qu'à la fuite. C'était le 19 juin 1830. Il n'y avait plus d'armée pour défendre Alger. Mais la place, avec ses nombreux canons, était impressionnante. Elle était protégée du côté des terres par un fortin bien pourvu en artillerie. Sur le port les Algérois pouvaient bombarder à l'aise la flotte quand elle tentait de s'approcher. Le nid de corsaire pouvait résister. Bourmont n'avait pas assez de matériel de siège. Il résolut d'attendre.
Le matériel arrive enfin le 28 juin, on commence le siège du fortin, baptisé Fort l'Empereur. La forteresse date du XVIe siècle, elle a plus de cent vingt canons. Les Français, pour approcher sous le feu, se mettent à l'abri de tranchées.
L'artillerie commence son tir. En quel-ques heures, elle abat les murailles, y perce de larges brèches. Les défenseurs se croient perdus. Ils font sauter la poudrière et réussissent à s'enfuir par surprise.
Bourmont peut alors préparer l'assaut de la ville. Il fait mettre en batterie les lourds canons. Mais un plénipotentiaire arrive. C'est le propre secrétaire du dey. Il demande à parler à Bourmont. Le dey est prêt à tout accepter. Bourmont établit un document où il exige la remise du fort de la Casbah et de tous les autres forts dépendant d'Alger, ainsi que des portes de la ville le 5 juillet à dix heures du matin. Le dey garde ses biens personnels. Il est libre. On garantit sa sécurité. Il peut se retirer où il veut avec sa famille. Les soldats de sa milice sont également libres. Le libre exercice de la religion islamique est garanti. Le 5 juillet le dey fait savoir qu'il accepte ces conditions. Il s'embarquera le 10 juillet, avec ses cinquante cinq femmes et tous ses trésors. Il a choisi Naples comme exil. Ses troupes turques sont conduites en Asie Mineure.

Vue des remparts

Dans la ville conquise, les troupes françaises font leur entrée solennelle. Comme le voulait l'usage, la batterie d'artillerie à cheval qui a conduit le siège est en tête avec deux compagnies. Puis vient le 6e de ligne. Les soldats ressemblent à ceux du Premier Empire avec des bonnets à poil, des shakos, des colbacks. Le général a un bicorne emplumé. En tête des artilleurs marchent deux jeunes gens dont l'un porte un nom illustre, c'est le fils d'Eblé, le pontonnier de la Berezina.
Eblé entre dans la Casbah déserte. Il est interdit de piller. Mais il est surpris de l'abondance des biens emmagasinés. On dirait un comptoir commercial, remarque-t-il. Il y a des milliers de coupons de soieries lyonnaises, de cotonnades. Décidément les femmes du dey étaient coquettes. Eblé, pour sa part, achète un dromadaire. Pas de pillage. Tout l'argent trouvé dans le trésor du dey est remis à l'administration : 48 millions, soit à peu près les frais de l'expédition. Quatre cents hommes ont été tués. Les beys d'Oran et de Titteri font leur soumission. Un corps de troupes va occuper Bône, pour intimider le bey de Constantine qui ne s'est pas soumis. Toute la côte est bientôt occupée.
Le drapeau blanc à fleurs de lys flotte sur la Casbah. Les troupes sont bien approvisionnées, elles reçoivent du vin, du pain frais. Les soldats se baignent sur les plages où des bals s'organisent. « Dans les rues étroites de la Casbah, dit Merle, le secrétaire de Bourmont, les soldats sont couchés sur le pavé et les cuisines des escouades sont installées au coin des bornes.» On boit du champagne et du malaga, du rhum et du lait de chèvre. Les officiers occupent les maisons qu'ont abandonné les notables.
On plante dans les beaux jardins mauresques des carottes et des navets pour nourrir la troupe. Les mosquées sont transformées en corps de garde ou en hôpitaux. L'occupation de l'Algérie commence. Les civils ne vont pas tarder à affluer, non pas de France, pas tout de suite, mais de Malte, de Minorque, du Sud de l'Espagne.
Car en France, on ne sait trop que faire de la conquête. L'Angleterre a froncé le sourcil. Cela suffit pour intimider le cabinet français. Pourtant le roi Charles X répond avec dignité quand le cabinet anglais lui demande ses intentions : « Pour prendre Alger, dit-il, je n'ai considéré que la dignité de la France. Pour le garder ou le rendre, je n'écouterai que son intérêt. » Car l'armée ne songe pas, pour l'instant, à s'aventurer à l'intérieur des terres. Elle n'occupe que les ports et les côtes. Occupation coûteuse, juge-t-on à Paris. Les diplomates tirent déjà des plans, songent à utiliser l'Algérie comme enjeu dans les négociations. Certains parlent même de l'échanger contre la rive gauche du Rhin. Personne ne songe à s'y maintenir, personne n'envisage de mettre le pays en valeur, de se lancer dans la colonisation. Les officiers vont à la chasse dans l'Atlas et organisent des courses de chevaux. Les peintres, comme Isabey ou Gudin, découvrent les paysages algériens. Des voyageurs étrangers parcourent le pays, et bientôt les premiers colons arrivent et défrichent, sous la protection de l'armée. Une sorte de colonisation spontanée, non voulue par les autorités parisiennes, se développe dans l'anarchie. L'Algérie française est née. Sous un drapeau qui n'est pas tricolore, et sans aucune volonté politique des gens de Paris.

lectures de P.B.

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