Portrait d'un ancien combattant (décédé)
A 21 ans |
A
89 ans |
Paul Le Pan
Paul Le Pan est né le 12 février 19 10 à
Le Portel (Pas-de-Calais).
Son père était brasseur et négociant en vins
et spiritueux, sa mère artiste-peintre.
Le 20 avril 1931, il part pour son service militaire au 110 R.I.
à Dunkerque. Il est nommé caporal le 15 octobre
et il est libéré le 9 avril 1932.
Il termine ses études à l'École Supérieure
Professionnelle de Tournai (Belgique) en Architecture et en Arts
Décoratifs où il obtient un Premier Prix de précision.
Le 2 septembre 1939 il est mobilisé au 73 R.I. dans une
Cie de canons anti-chars. Blessé au cours d'un exercice,
il est opéré à Douai, puis est envoyé
au Centre d'Éclopés près de Marquion. Il
rejoint son régiment cantonné à Boulay (Moselle)
le 31 décembre. Les mois de janvier et de février
1940 furent particulièrement froids avec -36C et -38C.
En mi-février le 73 R.I. se déplaçait dans
des conditions atmosphériques épouvantables et fit
à peine une quinzaine de kilomètres par jour. Enfin,
il prit position à Sierck aux frontières de l'Allemagne
et du Luxembourg. Il fallut alors creuser des abris dans la terre
gelée pour nos deux canons, qui, au dégel, s'enfoncèrent
dans la boue et devinrent inutilisables.
Le 10 mai 1940, la Wermacht attaqua nos avant-postes qui luttèrent
jusqu'à l'épuisement des munitions. le 16 mai, il
y eut une nouvelle attaque. Il resta seulement douze hommes. L'ennemi
les cribla de balles de mitrailleuse et d'obus de mortier. Alors
l'ordre de repli fut donné pour rejoindre la Compagnie
et le régiment qui se déplaçaient vers Tagnon,
au sud de Rethel. L'artillerie allemande nous accueillit par des
tirs précis et incessants. Car elle était guidée
par un bi-plan qui indiquait nos positions aux allemands.
Le 9 juin après-midi, deux officiers français lirent
les directives du Général Weygand devant les troupes.
Le lendemain les chars français contre-attaquaient.
Le 10 juin nous recevions encore une pluie d'obus, de shrapnel,
de Sauer Nebel (gaz sure). Des chars arrivèrent en arrière
de nous. Etait-ce les français promis la veille ? non !
Dix-huit char tournèrent en cercles qui se rétrécissaient.
Ils écrasèrent ceux qui étaient au sol. De
l'aube à 15 heures, ce fut une véritable boucherie.
Une à une nos armes se turent, faute de munitions. Le clairon
sonna le cessez le feu. Les survivants furent regroupés,
à genoux, les mains derrière la nuque, le visage
tourné vers le soleil brûlant. Nous passâmes
la nuit dans l'église de Château-Porcien et le lendemain
nous nous avons marché, via Charleville-Mézières,
jusqu'à Aix-la-Chapelle. Là, une soupe de légumes
fut servie. Puis nous avons embarqué en train, 85 par wagon,
pendant quatre jours et cinq nuits. Enfin nous arrivâmes
au Stalag 2 A, à Neubrandenbùrg. Nous avons été
parqués dans un pâturage, le lendemain matin, il
ne restait plus un brin d'herbe. Nous n'avions eu qu'un repas
depuis le 10 juin !
Triage des p. g. et départ pour Rostock le 30juin 1940.
À la mi-octobre 1941, une bronchite me renvoyait au Stalag.
Inapte au travail, j'eus la possibilité d'être rapatrié.
Mais il n'y avait plus de convoi. Je suis resté là
jusqu'en mars pour être envoyé dans une ferme, comme
gardien de moutons. Je leur ai fait brouter du seigle vert. Et,
J'ai été surpris par le Chef de culture: «
Cochonnerie, chien de cochon, merde, tu fais manger du seigle
à tes moutons. Avec du seigle on fait du pain et il est
réquisitionné par la Wermacht ». De retour
au Stalag, je fus accusé de ZABOTAGE et je fus condamné
au poteau d'exécution. Le juge d'instruction, de Strasbourg,
fit disparaître le dossier et me donna 15 jours de cellule
disciplinaire.
Le 1er mai 1942 je suis arrivé à Teterow (Têt'rov).
Là c'était le Paradis. Le 15 octobre, à la
ville de Rostock où il y avait l'usine d'aviation Heinkel-Centre-Ville,
je travaillais 13h20 par jour avec seulement deux repas. C'était
très fatiguant. le 16 mars, je me suis évadé.
Intercepté par un agent de la Gestapo qui me fit arrêter
par deux gendarmes, je fus conduit à la prison centrale
à Lubeck. J'eus droit à un interrogatoire serré
au bureau principal de la Gestapo. Dans la nuit du 16 au 17, Rostock
fut bombardée. Une bombe a même traversé mon
lit. Il était temps que j'aille ailleurs. Destinée
ou Hasard ?
De retour à Rostock en wagon cellulaire, je reste cinq
jours sans manger. Puis j'arrive au Stalag où je purge
cinq semaines de cellule avec un repas par jour qui comprend :
une tranche de pain de l'épaisseur d'un paquet de 25 cigarettes
et un demi-litre de tilleul sans sucre. J'eus faim !
Le 1 er mai 1943, je fus de retour à Teterow. J'avais un
bon patron, du beau travail. Je peignais les lettres sur les croix
de bois pour les cimetières militaires. Avec le Front russe,
j'eus du pain sur la planche ! Puis le 5 juin 1944, mon patron
tomba malade. Je le remplaçais pour diriger alors une petite
équipe de six vieux peintres. Nous devions peindre le camouflage
des baraquements du Camp d'aviaiton n° 5. Le Kaptain était
étonné de voir un p.g. organiser le travail. Le
lendemain, les bombardiers alliés détruisent tout
: pistes d'atterrissage, baraques, tout sauf notre dortoir. Le
dépôt de munitions en flammes, nous retournons à
Teterow. Le 25 juin à Bremen je travaille comme vitrier,
jusqu'au dernier samedi de juillet. il y eu un gros bombardement
de l'aviation alliée. Un quart de la ville fut réduit
en cendres. mais les dépôts de carburants ne furent
pas été touchés... Il me fallu attendre le
lendemain pour trouver une place dans le train.
En septembre 1944, des ressortissants allemands installés
en Pologne commencèrent à fuir l'Est pour se rendre...
Où ?
Le 1er mai 1945, les russes arrivèrent, les soldats allemands
étaient en débandade. Nous restâmes douze
sur place. Le Commandant voulait nous envoyer à la reconstruction
des ponts. Nous partîmes de nuit vers Wismar à la
frontière du rideau de fer. La porte était fermée
depuis la veille, il nous fallut retourner au Stalag.
Le 15 juin, je me retrouve en train pendant quatorze jours avec
de nombreux arrêts. Le 7 juillet je suis de retour à
Paris. Le cauchemar est terminé mais il reviendra troubler
mon sommeil, nous n'avons pas toujours eu la vie en rose.
le 24 décembre 1946, je me suis marié à Douai.
le 31 mai 1952, avec nos deux filles, nous arrivons à Québec,
où nous nous sommes bien adaptés.
Le 24 septembre 1964, j'ai obtenu un emploi au Gouvernement, comme
technicien en arts graphiques, jusqu'à une retraite bien
méritée le 31 décembre 1975.
J'ai connu une vie active comme artiste-peintre. Mes oeuvres:
huile et aquarelle sont en collections privées en: Algérie,
Allemagne, Angleterre, Australie, Autriche, Belgique, Canada,
France, Hollande, Luxembourg, Pologne, Suisse, Ukraine, U.S.A.
etc.
En pleine forme, je fêtais mes 92 ans le 12 février
2002.
Paul Le Pan
Paul Le Pan est décédé en août 2002
en compagnie de sa famille.