1er Novembre 1954 - La Toussaint rouge
La guerre d'Algérie commence
L'attaque : 4 heures du matin
Dans son bureau au Palais d'été à Alger,
le gouverneur Léonard, entouré du directeur de la
sécurité Jean Vaujou et du général
Paul Cherrière commandant en chef en Algérie, fait
le bilan des nouvelles de la nuit. Ils sont debout depuis 3 heures.
A 1 heure du matin, en effet, l'alerte a été donnée.
Toute la nuit, des événements importants se sont
produits : trois bombes ont éclaté en pleine ville
à Alger; Tizi-Ouzou signale des lignes téléphoniques
coupées et des incendies dans des dépôts de
liège ; une 4 Cv attaquée à Cassaigne, des
grenades ont explosé à Batna où deux soldats
ont été tués; à Biskra le commandant
d'arme est tué, la gendarmerie de Tigzirt a été
attaquée ...
La carte des attentats est révélatrice. Un fait
est significatif. L'action a été déclenchée
à la même heure, 1 h 15, sur l'ensemble du territoire.
Il y a des morts et les dégâts sont impressionnants.
Il s'agit bien d'une rébellion organisée se déroulant
selon un plan concerté. Les objectifs des terroristes sont
clairs : alerter l'opinion publique mondiale; récupérer
des armes; brûler les récoltes.
Dans son communiqué du 1er novembre 1954 « La voix
des arabes » au Caire annonce « La lutte grandiose
pour la liberté, l'arabisme et l'islam a commencé
en Algérie ».
Réactions immédiates
Cependant, à Alger comme à Paris, l'agresseur est
mal identifié et on a tendance à minimiser
l'importance de l'événement. Le 2 novembre «
Franc-Tireur » titre sur 3 colonnes à la une «
Vague d'attentats hier en Algérie » ; « l'Humanité
» parle de «graves événements».
Le 3 novembre le « Figaro » sur 3 colonnes en première
page annonce « Le calme est revenu hier en AIgérie
où la troupe et la police demeurent en état d'alerte
». Il précise cependant que l'agitation persiste
dans le massif de l'Aurès où, aux terroristes algériens,
se sont joints des fellaghas tunisiens.
Le journal d'Alger, pour sa part, titre sur six colonnes «
Hier, série d'attentats tuants en Algérie »
et annonce « nous ouvrons le dossier du Parti Populaire
Algérien ». « Le vrai visage de Messali »,
ce qu'il veut, ce que veut le parti populaire Algérien.
A Alger, on annonce « le calme semble revenu dans l'Algérois
et en Oranie, mais l'effervescence persiste dans le Constantinois
».
Quant à « Alger Républicain », le journal
communiste, il dénonce : « des centaines d'arrestations
après la dissolution du M.T.L.D. » et indique que
« la réprobation populaire s'organise contre les
mesures d'exception en Algérie » et que « Alger
Républicain » a été saisi hier (le
2 novembre) à deux reprises
.

L'attaque dans les gorges de Tighanimine - 1er novembre 1954
- 7h du matin
En plein coeur des Aurès, dans les gorges sauvages de Tighanimine,
sur la route entre Biskra et Arris, un vieux car Citroën
gravit péniblement la route sinueuse. Toutes les places
sont occupées. Les voyageurs ordinaires sont des paysans
qui vont au marché. Des chaouïas à l'air farouche,
vêtus de cachabia en laine brute pour les hommes, des haïks
noirs pour les femmes dont on voit le visage car les femmes de
l'Aurès ne sont pas voilées. Sur le sol, des couffins
débordent de marchandises, ils voisinent avec des volailles
vivantes aux pattes attachées.
Trois personnes se distinguent du commun. Un homme superbement
habillé, le caïd de M'chounèche, Hadj Sadok
et deux européens, M. et Mme Monnerot, un couple d'instituteur.
Ceux-ci, jeunes mariés, étaient en Algérie
depuis moins d'un mois.
Le jeune homme, aux idées très libérales
et généreuses, avait convaincu sa jeune épouse
de le suivre en Algérie, « La-bas, tu verras, on
a l'impression de servir à quelque chose, la misère
est grande et on dit qu'en Algérie les trois quarts des
musulmans sont illettrés ».
Installés à Tifelfel, une mechta perdue entre
Arris et Batna, les jeunes gens avaient été vite
adoptés par les chaouïas, pourtant habituellement
hostiles et méfiants vis-à-vis des étrangers.
Entre Biskra et Arris - 7h15 sur la route nationale 31- Km
800
Coups de frein brutal, cris, hurlements... Les voyageurs bousculés
tombent en avant... Des hommes armés barrent la route.
Deux d'entre eux sautent dans le car.
« Silence ! Ça suffit, armée de la libération
nationale, que personne ne bouge !
« Toi, descends », ajoute-t-il en désignant
le Caïd, « et vous aussi dit-il en s'adressant aux
deux européens ».
A l'extérieur, des hommes ont surgi des éboulis
de pierre. Ils sont armés et leurs armes sont braquées
vers le car.
« Tu as reçu notre proclamation. De quel côté
es-tu ? »
Interpellé le caïd Sadok réagit, méprisant
« tu n'imagines pas que je vais discuter avec des bandits
». Sa main droite s'approche de son baudrier alors qu'il
ajoute en désignant les jeunes enseignants « vous
n'avez pas honte ? Ce sont des enfants, des instituteurs français
qui viennent pour nous aider ».
Soudain, c'est le drame. Du bas côté de la route
une rafale d'arme automatique part. Elle atteint le Caïd
en plein ventre, Guy Monnerot est touché à la poitrine,
sa femme est atteinte à la hanche. Elle seule survivra.
Le corps du Caïd est hissé dans le car, les deux petits
instituteurs français sont traînés sur le
bord de la route et abandonnés. A 7h30, à Arris,
l'ethnologue Jean Servier est alerté. Il organise les secours
et prépare la défense de la ville.
Les réactions à Alger et en Métropole
À Alger, la surprise a été totale, mais
après l'affolement de la nuit, on pense en général,
chez les responsables politiques et miltaires, que la situation
n'est pas aussi grave qu'on le pensait à 4 heures du matin,
la nuit de l'attaque, « préoccupante, mais pas dramatique
» écrit le gouverneur Roger Léonard revenu
de ses frayeurs nocturnes. Partout les forces de l'ordre ont vigoureusement
réagi et contrôlent le pays. C'est la thèse
officielle que reprennent les médias dans les semaines
qui suivent. « Les principaux meneurs sont arrêtés
» titre « Le Journal d'Alger » tandis que le
gouverneur déclare à la radio « Nous briserons
le mouvement terroriste et châtierons les coupables. A Paris,
François Mitterrand, ministre de l'intérieur, affirme
« Nous ne tolérerons aucun séparatisme ».
La guerre ?
Jamais ce terme n'a été utilisé. «Événements»,
« Flambée de violence » sont les expressions
les plus employées pendant longtemps. Personne ne pensait
alors que la Toussaint rouge, le 1er novembre 1954, serait le
début d'une affaire qui allait marquer l'histoire de notre
pays pendant les dix années suivantes.
Le début d'une guerre qui allait causer tant de malheurs,
coûter tant de sang et de larmes et provoquer tant de blessures
encore mal cicatrisées, 50 années après le
commencement de la tragédie.